jeudi 2 février 2006
Le musée d'art moderne de Paris rouvre ses portes avec Pierre Bonnard
PARIS (AFP) - Le maire de Paris Bertrand Delanoë a inauguré mercredi soir en compagnie de Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe LVMH, le musée d'art moderne de la Ville de Paris qui rouvre ses portes jeudi après deux ans de travaux avec une exposition majeure consacrée à Pierre Bonnard.
"Paris rend un grand hommage et dit un immense merci à Suzanne Pagé", directrice du musée et commissaire de l'exposition Bonnard, a déclaré M. Delanoë.
Dans la salle Matisse, devant le monumental panneau "La danse de Paris", oeuvre de Matisse acquise en 1993, il a loué la "liberté" et "l'intransigeance" de Suzanne Pagé, "un cadeau pour Paris, l'art moderne et contemporain".
"Je suis à l'aise pour remercier tous les donateurs et mécènes", et pour "dire que leur concours est indispensable", a ajouté M. Delanoë.
"De tous temps, l'art a pu s'épanouir et se partager parce qu'il y avait des mécènes. Je sais ce que nous leur devons pour aujourd'hui et pour demain", a-t-il dit aux côtés de Bernard Arnault, l'un des mécènes.
Le musée d'art moderne, dans l'aile est du palais de Tokyo, a été modernisé, désamianté et mis aux normes de sécurité pour un coût de 15 millions d'euros.
L'exposition Bonnard (1867-1947), qui réunit quelque 90 oeuvres, ouvre ses portes au public de jeudi jusqu'au 7 mai. Une exposition Pierre Huyghe est installée dans la section art contemporain du 2 février au 23 avril.
Un rare Van Gogh pourrait dépasser 40 millions de dollars aux enchères
NEW YORK (AFP) - Un rare tableau peint par Vincent Van Gogh en hommage à son ami Paul Gauguin, "l'Arlésienne, Mme Ginoux" sera mis aux enchères le 2 mai par Christie's à New York et devrait dépasser 40 millions de dollars, selon les experts de cette maison de ventes.
Le tableau qui a été exposé au public mercredi, est considéré comme le plus important d'une série de cinq toiles peintes sur le même sujet par Van Gogh en février 1890 en hommage à Gauguin.
Il sera le clou d'une vente de Christie's consacrée à la peinture moderne et impressionniste. Van Gogh en avait fait cadeau à Gauguin.
Madame Ginoux, était la tenancière du Café de la Gare à Arles, où Van Gogh et Gauguin qui s'étaient connus deux ans auparavant à Paris, avaient leurs habitudes durant leur collaboration de neuf semaines en 1888.
Van Gogh avait peint deux autres célèbres portraits de Mme Ginoux, à Arles cette année là. L'un se trouve au musée d'Orsay à Paris et l'autre au musée Metropolitan de New York.
Deux ans plus tard au cours d'une période d'intense nostalgie alors qu'il était interné à Saint Rémy de Provence, Van Gogh reprend des sketches de Mme Ginoux, et peint plusieurs portraits de la tenancière.
Celui qui sera mis aux enchères en mai, qui se trouvait dans la collection Bakwin, est considéré comme le plus important de la série. Van Gogh se départit de son style habituel pour un traitement plus proche des tableaux de Gauguin.
Dans une lettre à Gauguin, Van Gogh avait décrit cette toile de 66x54 cm, comme "une synthèse des Arlésiennes. Accepte là comme une oeuvre qui nous appartient à toi et moi et qui est un résumé des mois que nous avons passés ensemble".
Lettre à un jeune poète
Paris, le 17 février 1903.
Cher Monsieur,
Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne veux guère plus. Je n'entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m'étant étrangère. D'ailleurs, pour saisir une œuvre d'art, rien n'est pire que les mots de la critique. Ils n'aboutissent qu'à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s'accomplit dans une région que jamais parole n'a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d'art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.
Ceci dit, je ne puis qu'ajouter que vos vers ne témoignent pas d'une manière à vous. Ils n'en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l'ai senti surtout dans votre dernier poème : « Mon âme ». Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème « A Léopardi » monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n'ont pas d'existence propre, d'indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n'a pas manqué de m'expliquer mainte insuffisance, que j'avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu'il me fût possible de lui donner un nom.
Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l'avez déjà demandé à d'autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d'autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m'avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c'est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n'est qu'un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s'il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d'écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans on heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d'une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour. Evitez d'abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer du propre qu'en pleine maturité de sa force. Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n'est pauvre, il n'est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor de souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n'essaierez pas d'intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d'une possession naturelle, qui vous sera chère, comme d'un de vos modes de vie et d'expression. Une œuvre d'art est bonne quand elle est née d'une nécessité. C'est la nature de son origine qui la juge. Aussi , cher monsieur, n'ai-je pu vous donner d'autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C'est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous crée ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l'Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s'est joint.
Il se pourrait qu'après cette descente en vous-même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l'on pourrait vivre sans écrire pour qu'il soit interdit d'écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n'aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire.
Que pourrais-je ajouter ? L'accent me semble mis sur tout ce qui importe. Au fond, je n'ai tenu qu'à vous conseiller de croître selon votre loi, gravement, sereinement. Vous ne pourriez plus violemment troubler votre évolution qu'en dirigeant votre regard au dehors, qu'en attendant du dehors des réponses que seul votre sentiment le plus intime, à l'heure la plus silencieuse, saura peut-être vous donner.
J'ai eu plaisir à trouver dans votre lettre le nom du professeur Horacek. J'ai voué à cet aimable savant un grand respect et une reconnaissance qui durent déjà depuis des années. Voulez-vous le lui dire ? Il est bien bon de penser encore à moi et je lui en sais gré.
Je vous rends les vers que vous m'aviez aimablement confiés, et vous dis encore merci pour la cordialité et l'ampleur de votre confiance. J'ai cherché dans cette réponse sincère, écrite du mieux que j'ai su, à en être un peu plus digne que ne l'est réellement cet homme que vous ne connaissiez pas.
Dévouement et sympathie.
Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète
Tous droits réservés © Editions Grasset
Ana Blandiana
"Il faudrait naître vieux, débuter par la sagesse puis décider de son destin."
ANA BLANDIANA
Blandiana, l'Antigone de la poésie![]()
par Iulia Badea-Gueritée
Lire, novembre 2005
Dans son appartement, des livres, des meubles laqués noir et des marguerites marquent ce qu'on pourrait nommer l' «espace blandien» (du latin blandus, caressant). Un espace indémodable et intemporel, fait de douceur, d'amour et d'effluves de confiture. Ana Blandiana, née près de Timisoara, en 1942, est une personnalité importante de la littérature et une figure de proue de la vie politique. Sept de ses (presque) trente livres furent censurés par le régime communiste, dès ses débuts, en 1959. «J'ai été connue comme poète interdite avant d'être connue comme poète», se moque-t-elle maintenant. Ses livres - qu'il s'agisse de poèmes simples en apparence ou métaphoriques (comme le personnage du chat/dictateur, assimilé à Ceausescu, célèbre à sa parution dans les années 1980) - ont scandalisé le pouvoir, ont été bannis des bibliothèques et ont fait la une de journaux étrangers, tel The Independent, pour avoir contribué à saper la dictature roumaine.
Considérée comme un «écrivain classique vivant», Ana Blandiana a été la plus jeune poète à recevoir le prix Herder, qui voulait saluer la «dimension supratemporelle de son œuvre». De son talent romanesque, on se fera une idée grâce à la traduction d'un chapitre du Tiroir aux applaudissements, l'histoire d'un peuple qui ne voit pas d'issue à son enfermement, publié dans Douze écrivains roumains, Les Belles Etrangères (L'Inventaire, 2005). «Si je n'avais pas fait de la littérature, dit-elle, j'aurais étudié l'histoire.» L'histoire, elle l'a vécue, que ce soit en mai 1968, à Paris, ou à Bucarest, en 1989. Les dirigeants du pays lui ont alors proposé de devenir vice-présidente. Refus net. L'auteur de Scripta hostilia, ces poèmes subversifs de 1985 qui ont été exposés en mars dernier au Musée national de littérature roumaine à Bucarest, a fondé depuis l'Académie mondiale de poésie, à Vérone. Ana Blandiana a réussi le paradoxe de n'appartenir à aucun style: «Je marche, doucement/Sur un chemin/Taillé par moi-même» (Histoire, dans L'étoile de proie, Les ateliers du Tayrac, 1991). Ses traducteurs - les poésies d'Ana Blandiana sont éditées dans de nombreux pays -, comme la Française Hélène Lenz, se disent charmés par ses vers: «Je suis/semblable/au sable de la clepsydre/qui/pourrait devenir temps/ seulement/en tombant» (Condition). Presque malgré elle, Blandiana est devenue une formidable ambassadrice de la littérature roumaine.










