vendredi 28 avril 2006
Les filles du botaniste
INTERVIEW DE MYLENE JAMPANOI
Daï et la petite merveille française
Elle a déjà tout d'une grande, le naturel en plus peut-être. Mylène Jampanoï est à l'affiche des 'Filles du botaniste' qui sort en salle aujourd'hui. Elle raconte sa collaboration avec le réalisateur chinois Daï Sijie et son équipe polyglotte, le tournage en 42 jours et son choix "d'oxygéner" sa carrière de comédienne en partant à l'autre bout du monde.
Une de nos collègues journalistes nous avait affirmé qu'elle était introvertie, peut-être même un peu désagréable. Son attachée de presse nous avait recommandé d'être bien à l'heure car on ne nous accorderait pas beaucoup de temps. Autant dire que nous ne faisions pas les fiers en pénétrant avec dix bonnes minutes de retard dans le café où devait se dérouler l'interview. C'est une jeune femme belle et souriante qui nous accueille, nous parle avec engouement et sincérité du film dont elle fait la promotion. Une jeune femme dont on tombe sous le charme en quelques minutes parce qu'elle est simple et passionnée. Et quand on lui fait remarquer que 2006 devrait la révéler au grand public puisqu'elle est à l'affiche de deux films, 'Les Filles du botaniste' de Daï Sijie et 'La Vallée des fleurs' de Nalin Pan, elle sourit humblement souhaitant que l'on attende encore quelques films avant de porter un jugement sur son jeu d'actrice. Nous ne dirons donc pas que Mylène Jampanoï a du talent, qu'elle dégage une émotion rare et qu'elle a laissé la moitié masculine de notre équipe sans voix.
Qu'est-ce qui vous a plu dans 'Les Filles du botaniste ?
J'avais lu 'Balzac et la petite tailleuse chinoise'. Je connaissais Daï à travers ses livres. Je connaissais un peu sa vie et le scénario parlait beaucoup de lui. 'Les Filles du botaniste' est en lien avec son histoire, le gouvernement et la censure. Je m'intéressais beaucoup à lui avant d'envisager de travailler avec lui. Le sujet de l'homosexualité m'a également intéressée. J'ai trouvé que c'était un thème dont il fallait parler. Pourquoi ne pas passer un message à travers un film. Certes c'était ambitieux de vouloir changer les moeurs, transformer les idées avec ce film mais tout cela me plaisait. L'idée politique me plaisait. Mais je me suis vite rendue compte que le film n'était pas que cela. Il n'était même pas ça du tout. Mais en lisant le scénario, je m'étais fait cette idée.
Alors qui est Min Li, le personnage que vous interprétez ?
C'est une fille qui sort de l'orphelinat tard, à l'âge de 20 ans. Elle vit dans une autre époque : les années 80, dont on connaît le contexte. Elle est perdue. Elle n'est pas homosexuelle, mais tombe amoureuse d'An, la fille du botaniste chez qui elle vient suivre des cours. Min est en manque d'amour depuis toujours. Elle découvre sa sexualité en même temps que l'amour. Aimer quelqu'un d'autre subitement. Etre recueillie par une famille, puis par An qui la met en confiance, est quelque chose de nouveau pour elle. C'est un peu un animal sauvage. Elle est différente. Elle n'a pas été élevée par un père autoritaire. En même temps, l'idée de rester dans la famille et de se marier avec le frère pour rester aux côtés d'An vient de cette dernière. Min Li n'est jamais victime, mais elle fait les choses qui lui viennent, qu'on lui propose. Elle n'est pas manipulatrice, elle est libre.
Comment vous êtes-vous glissée dans la peau de cette jeune orpheline chinoise ?
Je suis arrivée en Chine un mois avant le tournage. J'ai appris mes textes en phonétique. J'ai travaillé sur les textes avant les émotions. Je me suis inspirée des gens que je rencontrais là-bas, car je ne connais rien de la Chine, ni du Vietnam - c'est un film chinois tourné au Vietnam. Je me suis notamment inspirée d'une femme, d'une cinquantaine d'années, qui était vietnamienne et avec qui j'ai eu énormément d'affinités et de contacts. Elle m'a expliqué qu'il fallait que je désapprenne tout ce que je connaissais et ce que j'avais acquis au cours de théâtre et en France. On a fait les choses instinctivement et un peu dans l'urgence. Tout s'est passé très très vite.
Appréhendiez-vous de tourner dans une langue qui vous est étrangère ?
Je suis capable de dire oui à tout et puis de me débrouiller sur le terrain. Ca, c'est moi. Même si le soir venu j'ai envie de me tirer les cheveux et de pleurer. Il m'est arrivé de me dire "Mais qu'est-ce que tu fais, c'est pas possible !" C'était vraiment difficile.
Que Daï Sijie ait réécrit le rôle pour vous qui n'étiez pas chinoise mais métisse ne vous a-t-il pas mise en confiance ? C'est tout de même flatteur...
Oui, mais on ne pouvait pas vraiment faire autrement. Vous connaissez l'histoire du casting. Je suis arrivée pour trois jours en Chine, comme ça avec le même jean, le même T-shirt, un sac. Il faisait moins 12 degrés. J'appréhendais beaucoup ma première rencontre avec Daï. Je savais qu'il était très réticent parce que je n'étais pas son actrice. C'est très difficile pour un réalisateur d'imaginer quelqu'un d'autre. Il avait pensé à Zhou Xun - l'actrice de 'Balzac et la petite tailleuse chinoise' - dans ce rôle. Elle lui a dit non à la dernière minute. Il était vraiment déstabilisé. Quand il m'a vu arriver avec mes habitudes, avec un peu d'arrogance - car j'étais partie avec l'idée de le convaincre que c'était moi, il n'a pas vraiment aimé cela. Je m'y prenais un peu mal. En plus, il y avait cette histoire de lentilles de contact que les producteurs voulaient que je mette pour "faire chinoise". Il sentait le complot. Alors, j'y suis allée avec toute ma sincérité en lui demandant s'il avait envie de travailler avec moi et en lui disant que je ferai tout ce qu'il voudrait pour aller dans son sens.
Que retenez-vous de cette expérience polyglotte ?
Les techniciens étaient français et canadiens, nous tournions au Vietnam avec des Chinois... C'était le bordel ! Mais j'avais tourné, juste avant, quatre mois dans l'Himalaya (ndlr : 'La Vallée des fleurs' de Nalin Pan). Je joue l'opposé de Min. Je suis un démon, une femme manipulatrice. On tournait à 5.000 mètres d'altitude avec treize nationalités différentes. J'avais cette expérience qui m'avait mise dans l'ambiance. C'est d'ailleurs une ambiance dans laquelle je me retrouve. Dans l'urgence, l'incompréhension. Cela donne quelque chose d'intéressant, de sincère. On n'a pas le choix. On réfléchit moins. On y va, on se jette.
Les hommes n'ont pas une image très positive dans ce film. Quel regard l'Occidentale que vous êtes porte-t-elle sur cette société patriarcale ?
Ce sont deux caricatures masculines. Pour moi, ce ne pouvait être qu'une caricature. Je n'arrive pas envisager que ça puisse être comme ça, même si je sais que ça a forcément existé. Je n'ai tellement pas vécu là-dedans. Pour moi, tout cela était de l'ordre de la fiction. C'est ce qui m'a aidé à envisager les rôles masculins. De la même façon, je n'arrive pas à envisager que mon personnage existe vraiment.
Pourtant le scénario est basé sur une histoire vraie...
Oui. Je m'aidais de l'idée que l'homosexualité est quelque chose qui n'est pas acceptée. pas seulement en Chine d'ailleurs. Mais lorsque je me suis vue face à deux personnages masculins dans la peau d'une jeune fille très introvertie sous l'autorité masculine : là, j'ai eu plus de mal.
Vous venez de tourner dans deux films d'auteurs. Quel regard portez-vous sur ce nouveau tournant dans votre carrière ?
Deux films d'auteurs, dont l'un est également un film d'action et l'autre est un film purement poétique. J'avais un début de carrière en France, mais je ne trouvais pas un rôle principal intéressant. J'avais un vrai problème avec mon métissage. On me mettait facilement dans des rôles de jolie gonzesse facile ou dans une caricature du fantasme de la métisse. Cela peut être intéressant si ce sont de vrais rôles. Mais on ne proposait que de petits rôles très limités. Il fallait que je trouve une solution pour oxygéner un peu tout ça. Il me fallait trouver vraiment quelque chose pour commencer ma carrière. J'ai un peu bousculé les choses. Je suis allée voir la productrice en lui disant que j'avais lu le livre de Daï et que j'aimerais le rencontrer. Quelques années plus tard, elle m'a rappelé en me proposant de le rencontrer. Ce n'est donc pas un hasard. L'étranger m'amène un poids, une vraie profondeur, une vraie entrée dans le cinéma. Sans prétention. Il fallait que je fasse un vrai choix : ce n'était pas français, ce serait chinois. Les Chinois sont très ouverts à la France. Les quelques stars françaises qu'ils connaissent sont sublimées là-bas. Ils ont envie de l'Europe, de l'Occident. Davantage que nous nous avions envie de l'Asie - même si aujourd'hui les choses sont en train d'évoluer.
Un journaliste de Studio compare 'Les Filles du botaniste' au très oscarisé 'Brokeback Mountain'...
Oui, je comprends le parallèle mais c'est un résumé.
Vous avez d'autres projets à venir ? Notamment Cinekulte...
Nous sommes un groupe de jeunes acteurs, réalisateurs avec une énergie intéressante. Je crois beaucoup en l'énergie des jeunes réalisateurs, je suis plus intéressée de travailler avec des jeunes réalisateurs - pour créer un projet, un scénario - que d'être dirigée par un réalisateur qui a déjà 20 ans d'expérience et qui est hyper-reconnu dans le milieu. Nous sommes une dizaine à avoir pas mal de projets de cinéma. Nous cherchons à développer et à financer des scénarios. Nous avons également ce projet d'écriture sur Internet : un festival du film. Nous trouvons qu'il n'y a pas de festival auquel tout le monde peut participer. On en a un peu marre que le système soit dirigé uniquement par des professionnels. On a envie que ce soit un peu plus ouvert. On a donc imaginé ce projet international et grand public.
Pour finir et pour en revenir au film : qu'aimeriez-vous que l'on vous dise sur votre interprétation ? Et sur le film ?
Je souhaite qu'on l'envisage comme une première pour moi. Quant au film, j'ai envie qu'on le soutienne car il aborde plein de sujets différents. En ce qui me concerne, c'est un premier film. Je n'ai pas spécialement envie que l'on parle de ma prestation. Je préfère que l'on parle de moi après plusieurs films. "Moi" après ce film, ça ne veut rien dire. Il faut qu'on voie plusieurs choses avant de porter un jugement. Ce film, je l'aime et j'ai envie que les gens le prennent comme ça, comme une jolie histoire. Un joli film qu'on affectionne.
Mélanie Carpentier et Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Avril 2006
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